Entretien avec Yannick Beltrando

Des projets au projet (2/2)

25 mai 2020

La « Façde Denfert » depuis l'intérieur du quartier
© lotoarchilab


Dans la seconde partie de son interview, Yannick Beltrando explique le travail de coordination urbaine et architecturale en cours. Il souligne aussi le rôle des démarches participatives entreprises et l'importance d'un urbanisme de la frugalité, dont le projet Saint-Vincent-de-Paul est un exemple emblématique.

Les projets sélectionnés peuvent-ils encore évoluer avant leur mise en chantier ? Dans quelle mesure ?
Une partie du travail que nous menons actuellement, dans le cadre des ateliers de coordination, souhaités par l’aménageur P&Ma et nous-mêmes, consiste à mettre en résonnance chaque bâtiment avec ses voisins immédiats, en termes de parcours, d’alignement, de matériaux… Mais il n’est pas question d’utiliser partout les mêmes matériaux ou d’aligner systématiquement les bâtiments… La richesse naît du contraste. Le métissage m’intéresse plus que l’homogénéité.

En quoi consistent ces ateliers de coordination ? Quel est leur objectif ?
Ils réunissent l’aménageur, les bailleurs, les concepteurs, les promoteurs, les opérateurs exploitants… tous les acteurs de chaque projet de lot et notre agence, en tant que coordinatrice du projet d’ensemble. En plus de travailler les relations entre les bâtiments, l’objectif est d’intégrer chaque immeuble dans l’espace urbain. Certaines questions ne peuvent être réglées que dans ce cadre commun comme des aspects de nivellement des sols ou de repositionnement de certaines ouvertures… Sur un plan technique, il faut veiller au raccordement rationnel des différents réseaux – électricité, eau potable, évacuation, téléphonie… – dans chaque lot. Un travail complexe facilité par le dialogue.

Que retiendrez-vous de l’apport du public aux différents projets architecturaux via les démarches participatives ?
Les ateliers participatifs organisés par l’aménageur, P&Ma, ont analysé les différents projets de bâtiments et formulé in fine pour chacun d’entre eux des « avis citoyens ». Ces avis, consultatifs, ont été lus publiquement lors des séances de jury. Tous les décideurs présents, élus et techniciens, les ont écoutés avec attention. J’ai trouvé ces contributions, fondées sur une « expertise d’usage », empreintes de bon sens. Les concepteurs, promoteurs et bailleurs vont sans aucun doute les intégrer aux réflexions qui s’engagent maintenant pour finaliser les différents projets, avant dépôt du permis de construire. Le public a, par exemple, émis des réserves sur la superficie, jugée trop importante, des espaces partagés du projet Chaufferie. Il est donc possible que le sujet soit à nouveau abordé avant d’arrêter définitivement le projet.

Le dialogue citoyen a d’autres mérites, notamment en termes de transparence de l’attribution des marchés publics. Les commissions de sélection ont dû expliquer publiquement en séance de jury leur choix aux représentants des citoyens. Un exercice inhabituel mais au fond très vertueux.


Îlot Petit : atelier d'analyse participative du 23 octobre 2019


Vous avez déjà travaillé longuement sur le devenir de Saint-Vincent-de-Paul. Cette expérience fait-elle évoluer votre manière de penser la ville ?
Nous travaillons au projet depuis 2015. Il représente pour nous la concrétisation de la vision urbaine que nous souhaitions affirmer en donnant vie à notre agence, quatre ans plus tôt. Un urbanisme de la frugalité et de la sobriété, écologique, qui s’oppose à l’étalement urbain en réinvestissant les centres-villes. Un urbanisme qui tire parti au maximum de ce qui est déjà là, bâtiments ou espace public, pour le récupérer et le réinvestir : 90% de la ville de demain est déjà construite aujourd’hui. L’enjeu principal réside dans son amélioration. C’est à cette seule profession de foi que nous devons d’avoir été lauréats du Palmarès des jeunes urbanistes en 2012 ! Saint-Vincent-de-Paul nous permet de dépasser le credo théorique.

Nous avons également énormément appris des Grands Voisins. Comment faire le projet avec le public, les usagers ? Les Grands Voisins ont transcendé le squat, l’illégalité, pour construire, autour d’une occupation temporaire bienveillante et inclusive, un savoir-faire particulier, désormais reconnu, en termes de processus de montage, de dispositifs juridiques…. Nous nous le sommes approprié et proposons aujourd’hui sa réinterprétation dans le cadre du projet Usquare à Bruxelles.


© Les Grands Voisins / Yes We Camp


Comment vit-on en tant que concepteur urbain la concrétisation de son travail ?
Très bien ! Et pour différentes raisons, pas forcément faciles à expliciter… Nous avons pu tenir nos convictions, en réinterrogeant les processus de conception. Le projet reflète aussi une approche créative. Il laisse place à l’invention même s’il s’inscrit, bien évidemment, dans le cadre de processus techniques et juridiques extrêmement normés, qui engagent la responsabilité de tous les acteurs publics et privés. Les concepteurs qui interviennent dans les différents lots ont pu, eux aussi, affirmer des partis pris architecturaux et esthétiques spécifiques. Nous n’avons pas souhaité leur imposer trop de règles. Par respect pour chacun d’entre eux et parce que l’image d’un quartier se constitue grâce à la diversité des contributions. En partageant tous un même socle de valeurs, ce qui est essentiel.

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