Entretien avec Yannick Beltrando

Du projet aux projets (1/2)

18 mai 2020

L'entrée principale du quartier, avenue Denfert-Rochereau
© lotoarchilab


Les projets des cinq lots constituant l’essentiel du futur Saint-Vincent-de-Paul ont été sélectionnés à l’issue de consultations. Ils intègrent, et interprètent, les orientations générales du projet urbain posées la Ville de Paris, l’aménageur et l’agence Anyoji-Beltrando.

Yannick Beltrando, architecte-urbaniste, analyse et commente cette nouvelle avancée en un long entretien publié en deux parties.

Comment les cinq projets lauréats font-ils écho au projet urbain ?
Tous se le sont pleinement appropriés. Le dialogue entre l’architecture contemporaine et la dimension patrimoniale du site, la remise à l’honneur des cours anglaises, le réemploi des matériaux issus des déconstructions, l’adoption de matériaux biosourcés… mais aussi les nouvelles exigences de « ville collaborative », la continuité avec la phase de préfiguration des Grands Voisins… toutes ces intentions initiales ont été au cœur des réflexions des concepteurs. Nous avions posé des exigences, sans imposer pour autant ce qu’il fallait faire. Et les projets lauréats ont joué le jeu, en le poussant très loin, enrichissant par là même le futur quartier d’apports originaux.

Quelques exemples ?
Notre demande, pour le bâtiment Lelong était de préserver l’ancienne clinique et de la surélever, pour en faire un immeuble résidentiel. Dans une logique appuyée de sobriété urbaine – autrement dit, de réutilisation de ce qui est déjà-là – le projet lauréat conserve pratiquement tout : les cages d’escalier, par exemple, même si elles sont surdimensionnées et complexifient l’optimisation de chaque niveau, les grandes hauteurs sous plafond et les façades, sans altération aucune. Il était aussi demandé de pérenniser, au rez-de-chaussée, l’ancien amphithéâtre de l’école de médecine, en tant que service aux entreprises. Le projet va jusqu’à préserver la très belle séquence d’espaces — grand hall, ancienne bibliothèque — qui y mène ! Enfin, la surélévation, tout en légèreté, met en relief par contraste les façades anciennes de de brique jaune, assez massives. Un bel exemple de dialogue de matériaux.


L'îlot Lelong © Lacaton & Vassal, Gaëtan Redelsperger architectes / image Bureau Jaune


Autre exemple, le projet de la « Façade Denfert ». Il prolonge résolument l’esprit de l’occupation temporaire. Dans la cour de l’Oratoire, espace de statut privé mais accessible à tous, un restaurant est créé dans les locaux mêmes qu’occupait celui des Grands Voisins. De même, avec la Pouponnière de l’ancien hôpital, mitoyenne. Elle proposera, comme jusqu’ici, un lieu d’accueil d’événements culturels.  Il aurait été un contre-sens par rapport à l’histoire ancienne et récente du lieu que ce très beau volume, sous une voûte en berceau, accueille des logements de luxe. La Pouponnière devient une pièce maîtresse de l’équipement culturel privé du quartier, le CINASPIC, aux côtés d’un incubateur culturel, de résidences pour artistes et d’un vaste espace d’exposition, tous répartis le long de la « façade Denfert » pour davantage d’animation urbaine. C’est ce même objectif qui a conduit à ouvrir des commerces de plain-pied sur la cour Robin. Avec cette distribution des programmes, l’ensemble de la « Façade Denfert » s’affirme comme lieu de destination, à l’instar du rôle qu’elle jouait, il y a encore peu, pour les Grands Voisins.

La « cour cachée » dans la Façade Debfert © lotoarchilab

Enfin, le projet de l’équipement mutualisé dans l’ancienne maternité Pinard, se confrontait à des règles strictes de préservation du bâtiment, témoignage préservé de la maternité des années 1930. Les concepteurs ont réussi à ne pas cloisonner ses volumes très fins, de seulement 8 m d’épaisseur, en inventant un dispositif de distribution qui supprime le traditionnel couloir desservant les salles de classe. Elles sont regroupées par deux autour d’un espace partagé et d’un escalier commun. Une solution qui fait émerger de nouvelles opportunités pédagogiques, comme, par exemple, des temps de travail collectif ou d’animation avec les élèves des deux classes… Ou, comment faire d’une contrainte un atout !

Et les nouveaux immeubles, comment répondent-ils aux enjeux du projet urbain ?
Deux lots, Chaufferie et Petit, sont intégralement déconstruits et remplacés par des constructions contemporaines. Tous deux accueilleront, en plus d’un socle d’activités en cours anglaises, un programme assez important de logements sociaux. L’enjeu était ici d’inventer des modes d’habiter les plus riches possibles face à l’exigence de densité typique de Paris. Les deux projets ont apporté des solutions originales. Avec la décomposition du volume de l’îlot en trois plots distincts, le projet Chaufferie ouvre des vues vers le quartier depuis la cour intérieure et vice-versa. Elle gagne nettement, de fait, en luminosité et ventilation. Le projet Petit crée, lui, des espaces partagés pour les résidents extrêmement généreux, sous forme de vastes loggias, uniques à Paris, librement appropriables.

Les deux projets répondent par ailleurs à l’enjeu global d’intégration dans le quartier. Ils instaurent notamment de multiples liens avec les bâtiments et les espaces publics qui les entourent. Le cheminement piéton, non prévu initialement, qui traverse l’îlot Chaufferie illustre parfaitement cette notion. Il met en relation l’entrée du quartier, côté avenue Denfert-Rochereau, avec son cœur, le bâtiment Lelong, en passant par la Lingerie, un de ses principaux lieux d’animation, actuel et futur. Le projet Petit ménage, lui, depuis la cour intérieure, privée mais d’usage public en dehors des temps scolaires, une belle transparence vers la Lingerie.


L'îlot Chaufferie et la Lingerie © Bourbouze & Graindorge, Sergison Bates, architectes


L'îlot Petit, la cour centrale © Jeudi Wang
 

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