Co-construction du logement social

Droit au projet

02 juillet 2020

© Rabia Enckell, promoteur de courtoisie urbaine  / CapaCités / Atelier Polysémique


Les résidents d’un nouvel immeuble d’habitat social ne sont habituellement identifiés que peu de mois avant sa livraison. À Saint-Vincent-de-Paul, ce sera quatre ans avant pour une partie des futurs locataires ! Car ici, un panel de 40 futurs locataires des îlots Chaufferie et Petit est engagé dans un processus de co-conception. L’agence Courtoisie urbaine les y accompagne en équipe avec CapaCités et Polysémique.

Entretien avec Rabia Enckell de Courtoisie urbaine.

Quel est votre rôle dans le processus de co-conception du logement social ?
Nous sommes Assistant à Maîtrise d’Usage (AMU). Aux côtés de Paris Habitat et de la RIVP, les bailleurs sociaux, nous accompagnons la parole habitante dans le processus de co-conception des îlots d’habitat social Chaufferie et Petit. En amont de notre intervention, un comité de sélection composé de la Ville, de la Mairie du 14e arrondissement et des bailleurs a sélectionné un panel représentatif de 40 foyers, potentiels futurs résidents des deux ensembles, pour mener avec eux la démarche. Nous les aidons depuis la mi-mars à s’exprimer tout en développant un programme de formation. Ce travail d’acculturation — presque la moitié du temps de la mission — met le panel en capacité de produire une réelle expertise d’habitant pour servir efficacement le projet.

Quels axes de formation développez-vous ?
Le panel se familiarise avec le jeu d’acteurs du projet, les règles de l’art de la construction, les usages et la gestion d’un immeuble. Mais, aussi, avec les modes d'habiter dans un bâtiment écologiquement performant ou avec les rythmes propres à la définition d’un projet : stade APS (Avant-Projet Sommaire) et phase permis de construire, par exemple. Inutile de réfléchir aux matériaux de revêtement de sol si les concepteurs en sont encore à penser l’agencement des programmes… Les participants se sensibilisent également à l’intelligence collective, autrement dit, la manière constructive d’apporter chacun une pierre à l’édifice. Cet état d’esprit est indispensable aux grandes séances de discussion et de partage de points de vue en cours.


© Rabia Enckell, promoteur de courtoisie urbaine  / CapaCités / Atelier Polysémique


Quel genre de réflexions attendez-vous du panel ?
Rappelons d’abord l’importance et la mixité du panel : types de foyer, parcours résidentiels, moyenne d'âge et profession… Certains de ses membres ont déjà habité en logement social, d’autres jamais. Il est donc représentatif d’une diversité d’attentes, gage d’une parole multiple dont l’unique exigence est de servir l'intérêt collectif. Les membres du panel ne sont pas là pour réfléchir à l’agencement et aux caractéristiques de leur propre logement comme l’orientation de leur cuisine, la dimension de leur balcon ou la couleur de leur parquet. Ils incarnent, dans un jeu de rôles, le locataire social type de Saint-Vincent-de-Paul. À ce titre, il leur revient de formuler des avis et propositions de portée générale au profit du mieux vivre en commun. D’ailleurs, chacun d’eux pourrait se voir attribuer à terme un logement dans l’un ou l’autre de ces deux ensembles. Ils pourraient même ne pas habiter le quartier si certains d’entre eux ne sont plus éligibles au logement social ou intermédiaire lors de la livraison des immeubles, car leur revenu ou leur situation familiale aurait évolué. Ces règles du jeu ont été évidemment clairement partagées dès l’ouverture de la démarche.

Comment avez-vous mené ce dialogue en plein période de confinement ?
Le processus de co-construction devait se fonder sur la rencontre. Il a vite basculé, dans les circonstances récentes, sur un Padlet dédié au projet : une interface en ligne de partage d’informations et de contribution. Sur les 40 foyers du panel, plus de 30 ont immédiatement répondu favorablement à un travail à distance, en plein confinement. CapaCités les a contactés tous, un à un et continue à le faire régulièrement.Ils étaient, comme nous, impatients de démarrer le travail collaboratif.  Le reste du Panel y est venu progressivement. Entre les membres du panel et nous, de nombreux échanges individuels ont aussi eu lieu par téléphone, toute contribution étant ensuite partagée. Parallèlement le groupe s’est ouvert aux concepteurs pour des rencontres à distance. Durant le confinement, deux temps de travail à distance ont été ménagés. Le jeudi était consacré à la formation et à l’explication des projets. Des documents pédagogiques informatifs coproduits avec Polysémique, une agence de design graphique culturel et social, étaient transmis dans ce but au panel. Le lundi, le panel nous faisait ses retours sous forme de questionnements, propositions et interrogations. Le rejet n’a pas à être nié ou proscrit, mais doit s’exprimer. Ne serait-ce que pour juger s’il est individuel ou partagé. Dans ce cas, il justifie la recherche de pistes d’amélioration du projet en termes de confort, de lumière, d’accessibilité… sans pour autant toucher à ses invariants. Des expressions imaginaires et des émotions se sont manifestées à cette occasion sous la forme de textes, photos, croquis… Un ping-pong formation-réaction très fructueux s’est instauré.


© Rabia Enckell, promoteur de courtoisie urbaine  / CapaCités / Atelier Polysémique


Quelques exemples des sujets de discussion ?
Les futurs îlots Chaufferie et Petit présentent des partis-pris forts en termes de partage, avec des cœurs d’îlots ouverts au public ou des espaces collectifs, « les communs », développés en étages. Pour ces derniers, parmi les trois scénarios proposés, le panel s’est prononcé à une large majorité pour celui qui maximisait la logique de rencontre entre résidents. Cette envie s’est traduite par l’envoi de nombreuses photos de références : salons d’étages mutualisés, salles communes avec des cuisines, paliers et terrasses plantés, espaces d’agriculture collaborative… Si quelques craintes se sont manifestées au sujet du bruit, de comportements intrusifs ou non maîtrisés, les réserves invitaient, dans l’ensemble, à nuancer positivement le projet, pas à le remettre fondamentalement en cause. Le panel prend part, de manière responsable et sans naïveté aucune, à un processus de dialogue novateur. Il ne prétend pas se substituer aux concepteurs et à la maîtrise d’ouvrage. En revanche, la parole habitante impose aux acteurs du projet de se positionner sans échappatoire, dans l’acceptation ou la remise en question des contributions. Toutes sont d’ailleurs consignées dans un livret de restitution puis formalisées dans un outil/navette d’échange appelée « carnet de bord » partagé entre les différents acteurs du dialogue.


© Rabia Enckell, promoteur de courtoisie urbaine  / CapaCités / Atelier Polysémique


Comment le processus de co-construction se poursuit-il et combien de temps dure-t-il ?
Presque quatre ans ! La première année permet de comprendre et nourrir le projet. L’objectif est de formuler des remarques pertinentes en étant conscient que tout choix de programme ou d’architecture se répercute en termes de modes d’exploitation, d’équilibre financier, de charges… La deuxième année est consacrée à l’étude des scénarios de cogestion, l’implication du locataire dans la vie de l’immeuble. À la livraison des bâtiments nous consacrerons une troisième année à accompagner l’arrivée et l’installation des locataires, et pas seulement celles des 40 foyers du panel. Les personnes hébergées dans la maison relais confiée à l’association Aurore dans l’îlot Chaufferie bénéficieront bien évidemment d’une même présence.

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