Petite Conférence #4

Ville et nature, en toute réciprocité

16 mai 2019

L’exploration des notions de paysage et d’environnement en milieu urbain s’accorde bien avec l’arrivée du printemps. Elle est aussi l’occasion de rappeler toutes les potentialités que peut offrir la nature aux concepteurs d’un projet d’aménagement ainsi qu’à ses futurs utilisateurs. Et ce, en toute saison. C’est la démonstration faite, le 8 avril dernier, par les intervenants de la Petite Conférence #4 co-organisée par P&MA et le CAUE de Paris, à la Lingerie des Grands voisins.

L’emprise du site de Saint-Vincent-de-Paul est encerclée d’espaces verts mitoyens. Totalisant près de 21 000 m2 de verdure, les jardins du Couvent de la Visitation, de l’Œuvre pour les jeunes filles aveugles et ceux de la Fondation Cartier, représentent autant de réservoirs de biodiversité. Mais, au-delà de ces atouts voisins, Saint-Vincent-de-Paul, en tant que projet-pilote, doit pouvoir tirer parti d’un maximum de ressources pour optimiser, et sa qualité paysagère, et son rendement écologique. Les intervenants de cette quatrième Petite Conférence, lancée par Solène Mourey, architecte du CAUE, ont dressé, tour à tour, un état des lieux des possibles, témoignant des solutions issues de leurs expériences respectives.

Certaines évidences premières, par exemple en matière d’hydrologie, semblent avoir été perdues de vue au fil du temps. Raison pour laquelle Thierry Maytraud entame son intervention par un rappel historique. L’urbaniste-hydrologue raconte que, dans les années 80 encore, les eaux de pluie étaient considérées comme un facteur d’inondation mais aussi d’insalubrité. Avec pour conséquence leur déversement systématique dans les réseaux d’assainissement et la multiplication coûteuse de bassins de stockage. Depuis les années 2000, la gestion des eaux pluviales connaît un changement de paradigme avec le retour en grâce des lois naturelles dans les techniques d’aménagement durable. L’hydrologue souligne le rôle de la végétalisation dans l’absorption des fortes pluies mais aussi dans la résistance des villes face au réchauffement climatique. En effet, tout îlot de verdure est un potentiel îlot de fraîcheur. « Grâce à l’évapotranspiration, un square de 100 m2 rafraichit la température d’un degré sur un rayon de 100 mètres alentour », chiffre Thierry Maytraud. Selon lui, les cours anglaises, inscrites dans les principes architecturaux du projet Saint-Vincent-de-Paul, seront des lieux particulièrement propices à une végétalisation à moindre frais. Surfaces extérieures encaissées (voir article du blog Cours anglaises, So british), il sera effectivement facile d’y capter les eaux pluviales par un simple système d’adduction gravitaire. Cette eau gratuite peut aussi servir au fonctionnement des bâtiments, notamment pour l’alimentation des sanitaires. Thierry Maytraud souhaite intégrer au projet ce type d’installation, qu’il réserve pour l’heure aux équipements publics et tertiaires.

La thématique de l’eau trouve de nouveaux développements dans la présentation d’un projet réalisé à Amiens par l’agence Empreinte – Bureau de paysage, paysagistes du projet Saint-Vincent-de-Paul. Sur le site, situé à proximité de la gare, les concepteurs ont identifié un parking souterrain doté d’une pompe à eaux pluviales en fonctionnement 24h sur 24h. Une aberration environnementale, surtout quand la réutilisation de cette ressource naturelle devient l’armature même du projet paysager, ce que revendique Lilika Troha, cogérante de l’agence Empreinte. Innervé par des canaux et baigné par des bassins, le parc allie des qualités à la fois esthétiques, ludiques et durables, en tant que creuset de biodiversité et rempart au réchauffement climatique. L’eau n’est pas seulement la matière première du projet, elle régit l’utilisation du parc. Selon les conditions climatiques et la physionomie des aménagements, elle interagit différemment avec le milieu et imprime sa temporalité dans l’espace : les usages changent au rythme de l’intensité de son débit.

Un second projet des mêmes paysagistes préfigure en quelque sorte certains principes à l’étude sur le site de Saint-Vincent-de-Paul, mais dans un contexte bien différent. Il s’agit du réaménagement du quartier Boieldieu, situé sur la dalle de la Défense, dont le chantier vient de démarrer. À contrepied de la physionomie minérale de cet ancrage, le projet prévoit le développement d’un écosystème, mêlant faune et flore, une partie de la puissance créatrice revenant aux acteurs naturels de la dissémination : vent, oiseaux, insectes…  La fertilisation s’opère différemment en fonction des différents niveaux et du potentiel d’évolution du sol. Car, comme le révèle Lucas Olivreau, en charge du projet, la modularité de celui-ci est caractéristique : des coins de verdure supplémentaires peuvent se substituer à des dallages de revêtement en dur. Et vice versa. La variété des essences est aussi favorisée par un jeu sur les substrats, c’est-à-dire sur la teneur des terreaux. Dans les futures allées de Saint-Vincent-de-Paul, les paysagistes d’Empreinte espèrent bien reproduire cette technique de revêtement modulaire, filtrant ou imperméable selon les besoins. Tout en laissant une part d’improvisation à la nature, grâce aux corridors de biodiversité existants.

Si l’objectif de nos deux paysagistes est d’allier activités humaines et phénomènes naturels, ils reconnaissent que l’harmonie se réalisera d’autant mieux qu’usagers et habitants soigneront ces îlots de verdure bénéfiques. Un constat auquel souscrivent Juliette Crenn et Clément Gitton, membres de Vergers Urbains. Cette association défend l’appropriation de la ville à travers des initiatives d’agriculture urbaine dont l’enjeu n’est pas seulement de reverdir la cité mais aussi de réinstaurer la relation donnant-donnant entre l’homme et la nature. Vergers Urbains s’inscrit, en ce sens, dans un courant de pratiques concrétisant les concepts de ville nourricière ou de « ville comestible ». Cette quête d’un peu plus d’autonomie alimentaire ne se fait pas seul dans son coin. Au contraire, chaque projet nécessitant un entretien constant, elle repose sur l’implication soutenue de collectivités, acteurs institutionnels et collectifs d’habitants. Heureusement, à en juger par le nombre d’initiatives parisiennes accompagnées par Vergers Urbains, cette motivation ne fait pas défaut aujourd’hui. L’association s’est même subdivisée pour consacrer une partie de ses forces vives à l’agriculture sur toit qui pose des difficultés spécifiques. À titre d’exemple, Clément Gitton détaille le projet qu’il mène rue Léopold Belland, dans le 2e arrondissement de la capitale. Le « Toit du bout du monde » rassemble un jardin partagé et un vaste espace de maraîchage, toutefois soumis à une contrainte majeure : la faible profondeur du sol. Pour pallier cet inconvénient, le jardinier dévoile certaines de ses astuces : stimuler le renouvellement de la terre à l’aide de la drèche (1) récupérée auprès d’une micro-brasserie voisine, ou utiliser un simple mélange d’eau et de rameaux de saule comme hormone de bouturage. Des ressources tout à fait disponibles en ville.

Les intervenants de la Petite Conférence #4 viennent ainsi nous rappeler que ville et nature ne s’excluent pas. Loin de là. Les mentalités et les usages évoluent et ouvrent la voie à des solutions de complémentarité, voire de réciprocité. Que ces solutions soient le produit de technologies nouvelles, le résultat d’expérimentations millénaires ou… d’un simple regard renouvelé sur les choses !

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