Ville collaborative

Au premier jour, l’usager

14 mars 2019

L’urbanisme collaboratif est une notion complexe, au cœur du processus de conception et de réalisation du quartier, ainsi que, demain, de sa gestion. Vincent Josso, co-fondateur du Sens de la Ville, en a esquissé les contours à l’occasion de la Petite Conférence de Saint-Vincent-de-Paul #3. Coopérative de stratégie urbaine, programmation et ingénierie de projets, Le Sens de la Ville accompagne l’aménageur, P&Ma, dans le cadre des consultations et appels à projets lancés pour concrétiser l’opération.

Lorsqu’il aborde la notion de projet collaboratif, Vincent Josso, fondateur du Sens de la Ville, agence de stratégie urbaine, tient à la resituer, pour mieux la comprendre, dans une histoire récente de l’urbanisme. Ce domaine professionnel à la croisée de multiples compétences n’est-il pas déjà par définition collaboratif ? Pourtant « l’urbanisme à la française » tel que l’a qualifié Ariella Masboungi, grand prix de l’urbanisme 2016, se démarque depuis les années soixante de ses pairs européens. Il se caractérise, d’une part, par une forte maîtrise foncière publique et un encadrement juridique puissant. Il s’affirme, d’autre part, dans un dessin du projet très abouti, arrêté dans ses moindres détails. Ce n’est qu’une fois ce cadre préétabli qu’interviennent, lors de la construction et de la commercialisation des immeubles, les promoteurs et les investisseurs, souvent privés, et, en tout dernier lieu, leur occupant. Un modèle éminemment séquentiel et vertical.

Ce schéma de la « ville prescrite » n’est pas sans qualité. Vincent Josso le reconnaît, ce qui ne l’empêche pas d’y pointer l’absence de l’utilisateur final, usager ou exploitant, aux différentes étapes du processus de production. Or, les récentes évolutions environnementales, technologiques, économiques — notamment l’affaiblissement des ressources publiques et la montée en puissance du secteur privé — mais aussi sociétales, tout particulièrement celle des modes de vie, militent globalement pour la remise en cause du cadre conventionnel. Chacun aspirant à davantage d’horizontalité, un rééquilibrage entre dimensions spatiales et sociales du projet urbain s’opère sans doute. L’usager ne conteste pas ici les prérogatives des acteurs traditionnels, il revendique seulement une intervention plus précoce dans la chronologie du projet et un espace d’expression reconnu. Ce niveau de participation diffère évidemment selon les cas. On pourrait le situer schématiquement sur une échelle d’intensité, les premiers degrés correspondant a minima à l’information. Ils s’échelonnent ensuite vers des degrés supérieurs la consultation, voire à la co-décision. Le stade ultime reconnaît la capacité à initier un projet, ce que les anglo-saxons ont qualifié d’empowerment, d’autonomisation.

L’urbanisme collaboratif se situe également dans le champ de l’expérimentation active. Il se développe au sein d’une sphère où vont se rencontrer opérateurs professionnels, collectifs associatifs et individus concernés. Pour en donner une illustration concrète, Vincent Josso explicite volontiers le processus de l’habitat participatif. Dans l’enchaînement classique, le maître d’ouvrage fait intervenir un maître d’œuvre, l’architecte, pour concevoir un immeuble. Celui-ci est réalisé et proposé au futur occupant du logement. Avec l’habitat participatif, le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre dialoguent d’emblée, et avant toute chose, avec le futur résident. Ce dernier fait valoir sa compétence propre : l’expertise d’usage. Fort de son expérience et de sa légitimité, il dit comment il veut habiter son logement. Les professionnels ne tablent donc plus sur les attentes supposées de résidents potentiels, mais sur des souhaits réels exprimés par un habitant identifié. Le logement devient singulier. De manière quasi indissociable à cet exercice, les conditions du partage de certains espaces, utilitaires ou conviviaux, les « communs », se déterminent.

Pour preuve de l’évolution des mentalités professionnelles et institutionnelles, Vincent Josso analyse les « appels à projets innovants » qu’ont lancé, depuis quelques temps, de nombreuses collectivités, Paris et le grand Paris au premier chef. Il s’est agi pour elles de céder des terrains publics en jugeant principalement les groupements d’opérateurs intéressés sur la capacité à innover dans la fabrication de la ville, ce qui est inusuel. Fait inédit, une majorité de participants a inclus dans son équipe de futurs utilisateurs potentiels du bâtiment : groupe d’habitants, associations, commerçants… Et lorsque le Sens de la Ville a enquêté auprès de ces opérateurs urbains, tous ont reconnu que l’aspect le plus novateur de leur projet se situait dans la programmation des espaces et dans l’association d’usagers à cette réflexion.


Trois lauréats de l’appel à projets urbains innovants Réinventer Paris 1. Un projet d’habitat participatif intégrant de futurs habitants. La Fabrique de la Danse, dans le 20e arrondissement impliquant une association d’incubation de compagnies chorégraphiques. Un projet Réalimenter Masséna dans le 13e arrondissement regroupant de multiples collectifs engagés autour de la qualité alimentaire.


La confiance grandissante accordée au citoyen alimente un autre pan de l’urbanisme collaboratif. La Ville de Paris la matérialise, par exemple, dans le « permis de végétaliser », abandonnant son monopole du fleurissement de l’espace public, ou dans le budget participatif qui propose et co-décide par un vote d’une partie des politiques publiques. Le projet Saint-Vincent-de-Paul s’est inscrit, via Aurore, Plateau Urbain, Yes we Camp dans cette même culture. Tiers de confiance, ils ont rendu le lieu accueillant aux initiatives citoyennes en garantissant des valeurs fondamentales de solidarité et de créativité et préfigurent, peut-être partiellement, certaines dimensions du quartier futur. On saisit donc l’impact de ce type d’expérience d’urbanisme transitoire et, pour aller plus loin, Vincent Josso en tire de premiers enseignements pour la collectivité et l’aménageur. Le premier est le droit à l’erreur. Une notion qui bouscule les habitudes d’une activité qui se veut par définition planificatrice et qui aime à « garder le contrôle ». Or, expérimentation et erreur sont consubstantielles de l’innovation. À condition de créer un cadre adapté, l’urbanisme transitoire génère également l’implication citoyenne, à travers des initiatives d’appropriation mais aussi éventuellement de co-création. Le Sens de la ville a contribué dans le contexte du projet de Saint Vincent de Paul à qualifier, organiser et dimensionner les différents processus qui pouvaient se développer dans le cadre du projet. La manière de poser la question dans le cadre des différentes consultations professionnelles est, en effet, déterminante.


Collaboratif, le projet perd en linéarité et s’abstrait du séquençage conception-réalisation-usages. S’il devient plus complexe et évolutif pour la maîtrise d’ouvrage urbaine, il fait siennes plus précocement les questions d’usages, de programmation et de gestion : il gagne en capacité de préfiguration. On voit ainsi émerger un espace à la jonction des sphères publique et privées, où se pensent, en particulier, les « communs ». Vincent Josso juge positivement cette évolution qui « favorise l’éclosion d’une ville plus incarnée, plus facile à s’approprier, source d’implication de chacun dans son cadre de vie ». Il refuse dans le même temps tout manichéisme, qui voudrait qu’un modèle doive se substituer à l’autre. Car l’intérêt collectif reste fondamentalement porté et défendu par la sphère publique. La Lingerie représente, à ses yeux, un très bel exemple de ce que la créativité, l’implication citoyenne peuvent créer comme lieu de convivialité inédit. Ce qui ne retire rien de la nécessité de créer de véritables équipements publics : « les tiers-lieux ne doivent pas remplacer les bibliothèques municipales », résume-t-il. Multiplier les interactions et les implications citoyennes sans créer d’effets de frontières dans la ville.

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