Yannick Beltrando

L'existant d'abord

01 février 2019

Vous réinvestissez souvent, dans votre travail, des bâtiments ou des espaces préexistants. Quelle est votre approche particulière à ce sujet ?

Avant de m’initier à l’architecture j’ai fréquenté pendant une année l’école du Louvre, qui forme à l’histoire de l’art et à la conservation des œuvres. Je me suis rendu compte à cette occasion que, plutôt que de conserver le patrimoine, il m’intéressait de travailler avec lui.
Je suis fasciné par l’image des arènes d’Arles au Moyen-âge. L’amphithéâtre romain que nous pouvons admirer aujourd’hui était devenu à cette époque la ville. Une sorte de château fort où les gens s’étaient retranchés à cause des grandes invasions. L’image montre que le patrimoine a plusieurs vies. Je trouve donc stimulant, en tant que concepteur, de l’appréhender de manière dynamique. Il faut le considérer comme un héritage précieux, tout en réfléchissant à comment lui donner de nouveaux usages et à comment les y inscrire. A l’agence, nous aimons dans nos projets, reconnaître et respecter la stratification des époques d’un bâtiments ou de la ville, en y ajoutant sobrement une couche contemporaine.

Quel sens donnez-vous à la notion de patrimoine ?

Elle ne recouvre pas uniquement les bâtiments d’intérêt historique ou architectural. Tout ce que l’histoire ancienne, ou récente, de la ville nous a légué, bâtiment ou espace public, mérite d’être considéré pour le rôle qu’il peut jouer à l’avenir. On vise la neutralité carbone aujourd’hui, ce n’est pas qu’un effet de mode. Une des premières manières d’être durable, est de ne pas démolir. Il faut bien évidemment évaluer le pour et le contre chaque fois que nous intervenons. C’est le fondement de notre approche. Lors d’un projet, nous nous interrogeons systématiquement pour vérifier s’il est souhaitable de démolir ou s’il n’est pas plus simple et efficace, y compris économiquement, de conserver tout ou partie du site ou du bâtiment sur lequel nous travaillons.

Lors de l’extension du parc Paul Mistral à Grenoble, le paysagiste Alexandre Chemetoff a converti en allées piétonnes d’anciennes bretelles autoroutières traversant le site. Elles créent aujourd’hui une ambiance particulière. Ce sont les usages, dans ce cas emblématique, qui donnent un nouveau sens au lieu, plutôt que la transformation physique. Une approche non-violente et très efficace.

L’architecte Patrick Bouchain a été, lui, précurseur, en travaillant dans des lieux tels qu’ils sont. À partir de leurs contraintes et de leurs potentiels, il a dégagé une programmation et des projets frugaux, peu coûteux, légers, réversibles… Une approche qui rappelle des démarches artistiques. Lors de Monumenta, au Grand Palais, des œuvres occupent l’espace un temps, créant quelque chose de puissant, pour être démontées ensuite en laissant les lieux dans leur état avant intervention.

Peut-on donner des exemples de votre propre travail ?

La caserne de Reuilly, à Paris XII, en est un. Nous y transformons radicalement un bâtiment y compris par une démolition partielle. L'intérêt de telles approches est que, paradoxalement, elles offrent davantage de liberté de conception que la construction neuve, pour laquelle tout est très normé. Lorsqu'on travaille dans l’existant, tout le monde est prêt à faire des concessions, à faire les choses un peu différemment… et cela, nous l'aimons bien, à l'agence. Le travail dans l'existant, malgré les contraintes qu'il comporte, nous ouvre des champs de création.

À Clichy, lors d'un concours en 2012 pour lequel nous n'avons pas été retenus, nous avons élaboré un projet de reconversion de la Maison du Peuple, un bâtiment de Beaudouin, Lods et Prouvé. Il avait été préalablement envisagé d'en faire une médiathèque. Or, ce bâtiment, classé monument historique, présente une structure en acier avec des planchers très fins. Ils pourraient s'affaisser sous le poids des livres ! Et leur consolidation aurait coûté 20 millions d'euros quand une médiathèque toute neuve en coûte moins de la moitié… Nous avons donc proposé des usages compatibles avec la structure actuelle, à savoir, une salle de congrès, un espace de manifestations événementielles, tous compatibles avec la portance très faible du bâtiment.

L'occupation temporaire a joué un rôle majeur dans la redécouverte, la réappropriation et la revitalisation de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Est-ce une autre forme de réinvestissement de ce qui est déjà là ?

Depuis que l'agence a été fondée, en 2011, l'occupation temporaire nous apparaît comme un outil de travail. Elle révèle un lieu, lui donne de nouveaux usages. Elle autorise aussi l’erreur et le revirement, ce qui est précieux. À la Croix-de-Chavaux à Montreuil, nous travaillons, avec les habitants, à la transformation d’une vaste place. Tous les étés, nous procédons par tests partiels. Un secteur de la place est fermé et des usages temporaires proposés au public. Chaque fin de saison, les aménagements temporaires sont évalués de manière très ouverte. La municipalité peut donc officiellement fermer certaines voies à la circulation moyennant certains correctifs abordés lors des ateliers participatifs.

La ville de New York a, elle, mené pendant une dizaine d'années une expérimentation analogue pour Times Square. Ce n’est qu’à son terme qu’un concours de concepteurs a été lancé. Le temporaire peut aussi durer lorsque l'espace préexistant au projet se prête parfaitement à de nouveaux usages. Les Grands Voisins ont sublimé le lieu. Bien que le site ait été originellement puissant, ils l'ont rendu infiniment plus intéressant qu’auparavant.

Comment votre approche s'est-elle concrétisée à Saint-Vincent-de-Paul ?

À Saint-Vincent-de-Paul, nous nous sommes, à nouveau, employés à préserver au maximum l'existant, tout en tenant compte des contraintes du site et de l'ambition du programme résidentiel. Au final, 60% du bâti existant a été conservé ainsi que la trame des espaces publics. Le choix a été fait de préserver les plus grands ensembles patrimoniaux (Pinard, Lelong, Oratoire, Robin). On aurait pu tout aussi bien conserver les îlots Petit et Chaufferie, qui matérialisaient spectaculairement la stratification des époques. Au-delà du gain écologique, nous souhaitions que le site témoigne à l'avenir de l’histoire sociale parisienne. L’ancien hôpital raconte les transformations des grandes parcelles conventuelles et hospitalières de la capitale. Il raconte comment Paris accueillait le pauvre et l’enfant. 400 000 Parisiens sont nés dans la maternité Pinard au siècle dernier. Une raison supplémentaire pour préserver ce bâtiment qui représente, par ailleurs, un exemple original pour les années 30, de fusion entre modernisme et régionalisme.

Projet Saint-Vincent-de-Paul : croquis de l'agence Anyoji-Beltrando

© Anyoji-Beltrando

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