Catherine Griss

3,45 hectares / 637 jours

21 décembre 2018

Vous venez de publier « 3,45 hectares / 637 jours », un témoignage de votre expérience de la Saison 1 des Grands Voisins. Comment ce projet photographique est-il né ?

Je suis résidente aux Grands Voisins depuis mai 2016, suite à un appel à projets de la Mairie du 14e arrondissement de Paris qui offrait un atelier à prix réduit en échange d’un projet. J’avais déjà travaillé sur plusieurs sujets dans l’arrondissement tels le château ouvrier ou encore les jardins partagés. Cette fois, je proposais, de photographier l’animation temporaire des Grands Voisins, dont on savait peu à l’époque. Un témoignage de l’expérience de la Saison 1, avec bien présents à l’esprit, ces 28 mois à passer avant le terme de l’aventure (septembre 2015 à décembre 2017). Mon intention était de documenter l’activité du lieu en privilégiant un axe historique. Saint-Vincent-de-Paul m’évoquait un lieu empreint d’histoire, « un lieu de naissance qui devait servir à une renaissance ». En réalité, l’expérience humaine a été tellement intense dès le départ, qu’elle s’est rapidement imposée comme sujet principal.

© Catherine Griss
 

Les Grands Voisins s’inscrivent dans un moment « transitoire » du site Saint-Vincent-de-Paul. Quel est le rôle de la photo dans ce type de contexte ?

La photographie est une documentation indispensable comme acte de mémoire. Toute expérience devrait être documentée par la photo, surtout les expériences originales qui, comme ici, investissent des lieux historiques par l’innovation sociale. Chacune est différente. Mais, peut-être qu’à l’avenir, la répétition et la banalisation venant, plus personne ne se souviendra de l’originalité réelle des Grands Voisins. La Saison 1 est fondée sur l’utopie de la coexistence de publics extraordinairement différents : environ 600 personnes hébergées, 1000 personnes qui travaillent au quotidien sur le site, et une fréquentation événementielle extérieure exceptionnelle. Quel formidable terrain d’expériences !

© Catherine Griss
 

Vos cadrages laissent une place importante au contexte. Comment influence-t-il vos prises de vue ?

Le contexte d’un ancien hôpital n’est pas anodin. Pour raconter les Grands Voisins, il m’importait de montrer ces lieux autant que les personnes qui les investissaient. Les portraits réalisés en situation témoignent d’une ambiance hospitalière très présente au quotidien, à l’image des longs couloirs déserts. Au début de mon reportage, je photographiais autant l’architecture que les personnes. Progressivement, la rencontre avec les hébergés, migrants, précaires — que je n’aurais pas eu l’occasion de rencontrer autrement — m’a donné envie de me glisser  dans cette aventure à leur côté. Alors, j’ai montré leur vie dans les lieux. J’ai beaucoup photographié l’espace public entre les bâtiments et son appropriation collective. Peu les chambres, en revanche, parce qu’elles ne diffèrent sans doute pas d’un autre foyer.

© Catherine Griss
 

De nombreux sourires jalonnent votre livre, malgré un quotidien difficile pour beaucoup…

Cela m’étonne, j’essayais justement d’éviter que les personnes photographiées me sourient ! Mais effectivement, ce n’est pas un livre triste. Ces sourires que vous voyez sont ceux de la vie collective qui a été heureuse malgré les maux, les rancœurs et les altercations. Le livre reflète l’extraordinaire mélange des individus qui fréquentaient le site, bien que j’aie privilégié ses habitants. Dans l’échange quotidien on s’aperçoit que l’on peut redevenir profondément « humain » et « voisin ». C’est l’humanité qui a touché en premier mon regard, elle est extraordinaire.

© Catherine Griss
 

La forme et la structure du livre sont originales. Pourquoi ces verbatim intercalés entre les photographies ? Pourquoi des photographies sans légende ?

L’histoire est racontée par ceux qui l’ont vécue. La meilleure manière de rendre compte de l’expérience des Grands Voisins me semblait être la retranscription de mots entendus sur le terrain, de fragments de discussion : un mélange d’histoires dramatiques et d’autres du quotidien. Les verbatim sont issus de Slack, la messagerie interne des Grands Voisins, et du projet « Artivisme » qui invitait les résidents à exprimer leur ressenti et faire entendre leur voix... Quand j’arrivais à l’atelier, les messages laissés sur Slack constituaient mes lectures matinales. Il y avait des drames et des éclats de rire. La fusion des mots échangés par ces publics différents était porteuse d’une grande énergie. Ces verbatim sont, à mes yeux, la meilleure légende des photos.

Le livre raconte une multitude d’histoires, retraduites par une maquette évolutive au fil des pages. Bien qu’elle semble légèrement déstructurée, elle relate mon expérience lors de la Saison 1 de manière pratiquement chronologique. Au début du livre, nous entrons dans cet hôpital qui est ma première approche du site. Progressivement, l’hôpital se transforme, multipliant les chantiers. La vie des habitants change. Les photographies des services de pédiatrie et de chirurgie évoquent la renaissance, la réparation. La fin du livre est marquée par la déconstruction, les portes murées, et, à la toute fin, le déménagement avec cette inscription « Qu’est-ce que vous avez comme idée ? »

© Catherine Griss
 

De cette expérience et ces rencontres aux Grands Voisins, que souhaiteriez-vous voir perdurer dans le futur quartier ?

Un habitat mixte ! Pas simplement une dizaine de personnes, mais une vraie mixité comme on a pu la vivre lors de la Saison 1. Je souhaiterais des instants et des lieux collectifs. L’habitude de vivre ensemble est vraiment la réussite de cette expérience singulière. Mon livre est un plaidoyer pour une ville inclusive…

L’ouvrage de Catherine Griss « 3,45 hectares / 637 jours » est disponible (35 €) à son atelier des Grands Voisins et dans quelques librairies parisiennes :

Librairie Volume : 47, rue Notre-Dame de Nazareth, 75003 Paris

Pavillon de l’Arsenal :  21, bd Morland, 75004 Paris

La nouvelle Chambre Claire : 3, rue d’Arras, 75005 Paris

Artazart : 83, Quai de Valmy, 75010 Paris

Librairie Charybde : 129, rue de Charenton, 75012 Paris

Restaurant de l'Oratoire, chez 本 Hon Books : 74, avenue Denfert Rochereau, 75014 Paris

La petite Lumière : 14 rue Boulard 75014 Paris

Libraire Tropiques : 63, rue Raymond Losserand, 75014 Paris

Le Moniteur, librairie de la cité de l’architecture :  1, Place du Trocadéro, 75016 Paris

Librairie Actes Sud : 43/47, rue du Dr Fanton, 13633 Arles

www.catherinegriss.fr

© Catherine Griss

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