#1 Petite conférence

La concordance des temps

14 novembre 2018

Dans des murs aussi chargés d’histoire que ceux de la Lingerie de l’ancien hôpital, c’est à Solène Mourey, responsable des actions de formation au CAUE de Paris, que revenait de rappeler, à grandes étapes, la genèse du site. À sa fondation, au milieu du XVIIe siècle, le Noviciat de l’Oratoire fait partie de la constellation des grandes enclaves des congrégations qui composent les faubourgs de la capitale. Cette vocation religieuse initiale se transformera après la Révolution. L’accueil des enfants orphelins ou abandonnés va devenir durant le XIXe siècle la raison d’être du lieu, maintes fois restructuré.

À la fin du siècle, les avancées de l’hygiène et de la médecine entraîneront de nouvelles mutations au sein de l’enclos historique, en partie liée à la prise en charge des maladies contagieuses. Dans les années trente, l’obstétrique et la pédiatrie s’imposent définitivement comme les spécialités hospitalières de Saint-Vincent-de-Paul et ce jusqu’à l’arrêt de son activité en 2014.

Grâce aux Grands Voisins, le lieu ne s’est pas éteint pour autant. C’est ce qu’a rappelé Émilie Moreau, urbaniste à l’Atelier Parisien d’Urbanisme (l’APUR), qui invitait le public à comprendre le phénomène de « l’occupation temporaire », deuxième volet de la conférence. Si ce mouvement d’appropriation éphémère de sites délaissés n’est pas foncièrement nouveau, comme elle l’a souligné, il diffère profondément des expériences alternatives des décennies précédentes car il est désormais accepté, voire souhaité, par les propriétaires fonciers. C’est le cas de l’immeuble 6B à Saint Denis, hébergeant des créateurs, du Pavillon du Dr Pierre à Nanterre, accueillant un projet d’économie sociale et solidaire ou de l’Hôtel Pasteur à Rennes pérennisant une « université foraine ». C’est aussi le cas de Saint-Vincent-de-Paul, investi d’abord par l’association Aurore pour offrir un hébergement d’urgence à des publics précaires, puis animé par les Grands Voisins, regroupant Yes we Camp, Plateau urbain et Aurore. Émilie Moreau a pu ainsi largement expliquer les mécanismes qui ont favorisé partout l’éclosion de « l’occupation temporaire », elle-même en ayant recensé, dans une récente étude*, plus de 160 sites en Ile-de-France. Elle s’est enfin interrogée sur les effets durables de ces démarches en termes de programmation et d’urbanisme. Certaines des initiatives ont été d’ores et déjà pérennisées.

Yannick Beltrando, architecte urbaniste et concepteur du projet Saint-Vincent-de-Paul, a salué, en introduction à sa propre intervention, le rôle déterminant, inspirant, des Grands Voisins dans la naissance du projet. Les expériences menées in situ ont notamment permis de vérifier certaines hypothèses, comme celle de la vocation piétonne du lieu ou de la présence d’activités économiques en son sein. Il a ensuite développé une réflexion sur le sens que pouvait prendre l’intervention urbaine et architecturale face à un environnement patrimonial. En se fondant sur la typologie établie par la Charte de Venise en 1964, il a rappelé qu’elle pouvait prendre diverses formes, plus ou moins appuyées : réparation, rénovation, restauration, juxtaposition, addition, hybridation… À chaque fois, données techniques, esthétiques, historiques et choix politiques se confrontent dans de délicats débats. L’enjeu est considérable : faire coexister l’histoire, le présent et le futur. Yannick Beltrando a pu montrer à travers une sélection de ses projets récents, comment une diversité de réponses pouvait être apportées au terme d’analyses scrupuleuses du « déjà-là » et des potentialités d’avenir. S’agissant du projet Saint-Vincent-de-Paul, il a rejeté l’idée de retour à un état initial, une composition d’axes disparue depuis des siècles, pour préserver la logique d’îlots lentement constituée au cours de l’Histoire. La majorité d’entre eux (Lelong, Pinard, Robin, Oratoire, la Lingerie, la Maison des médecins), des bâtiments représentatifs de chaque époque, seront réinvestis et cohabiteront avec deux îlots contemporains, « le patrimoine du futur » a rappelé l’urbaniste du projet.

 
* La ville autrement - initiatives citoyennes, urbanisme temporaire, innovations publiques, plateformes numériques (APUR, 2017).

 

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