Îlot Petit

Sobriété contemporaine

12 août 2020

© Jeudi Wang

L’îlot Petit, ensemble de logements sociaux et d’activités, incarne à lui seul bien des enjeux du futur quartier. Nicolas Dorval-Bory, un de ses concepteurs aux côtés des agences Kuehn Malvezzi Projects GMBH et Plan Común, nous raconte un projet qui introduit sobrement, dans l’ancien hôpital parisien, une note contemporaine. Lire l’entretien.

Que signifie pour vous travailler à Saint-Vincent-de-Paul ?
Saint-Vincent-de-Paul est l’une des dernières grandes ZAC parisiennes, au cœur même de la capitale, à proximité immédiate de l’Observatoire de Paris et de Port Royal. Mais, l’ancien hôpital a été aussi, et surtout, l’espace des Grands Voisins. Je les ai fréquentés souvent, curieux de tout ce qui s’y produisait. L’occupation transitoire s’est affirmée, au-delà de sa dimension événementielle, comme une fabrique spontanée de l’urbain. J’en retiens deux enseignements. D’abord, les bâtiments de l’ancien hôpital étaient des « volumes génériques », extrêmement flexibles. Ils ont su accueillir, au fil du temps, une diversité d’usages. Ensuite, l’idée des « communs », des espaces partagés entretenus collectivement.

Comment cet esprit initial se retrouve-t-il dans le projet Petit ?
Le projet associe des logements, destinés classiquement à des foyers, et de généreux espaces partagés sous forme de vastes terrasses, ouvertes et couvertes à la fois. Il y en a à chaque étage et dans toutes les cages d’escalier. Ces lieux, librement appropriables par les habitants, favorisent le lien social à travers la rencontre, le développement d’activités communes… Une fonction qu’assurent également les toitures terrasses, avec leurs jardins partagés. Le socle d’activités de l’îlot fait, lui aussi, écho à l’esprit des Grands Voisins. Il comprend, comme le précisait le programme de la RIVP, une ressourcerie et plusieurs autres locaux d’activités autour d’une cour intérieure. Une organisation de l’espace qui se prête particulièrement bien à l’accueil de petites activités artisanales.

Comment la RIVP, bailleur des futurs logements sociaux, a-t-elle accueilli ce projet ?
Très favorablement, car la présence d’espaces dédiés à la socialisation entre voisins répond à la vision du bailleur et du projet urbain. Cela dit, une fois le principe des terrasses collectives posé, leurs modes d’utilisation et de gestion doivent être définis avec précision. La RIVP se fait accompagner actuellement par un assistant à maîtrise d'usage, qui travaille sur ces sujets avec un panel de futurs locataires.

Ce type d’habitat est-il nouveau à Paris ?
Le principe de l’espace collectif au sein des immeubles se retrouve dans l’histoire de l’urbanisme parisien. Par exemple dans la Cité Napoléon, réalisée au XIXe siècle dans le 9e arrondissement. De larges coursives donnent accès aux logements, favorisant les relations de voisinage. Les passages parisiens sont aussi des lieux intermédiaires, semi-publics, privatifs mais d’usage collectif.  Lire « La Cité Napoléon »

Comment le bâtiment s’inscrit-il dans le quartier ?
La cour intérieure, privative mais accessible à tous, s’ouvre largement vers l’espace public grâce à la surélévation sur pilotis du bâtiment qui la délimite côté Lingerie. Une belle transparence est aussi ménagée vers ce lieu d’animation ainsi que vers la croisée paysagère centrale du quartier. Et même si la cour est située en contrebas de cet espace vert, la transition de l’une à l’autre s’effectue via une rampe douce, sans rupture.

Pour éviter un « effet de masse » de l’ensemble résidentiel, le projet, au lieu d’opter pour un volume unique, articule cinq « plots » de hauteur différente. Et celui qui fait face au bâtiment de l’Oratoire ne dépasse pas cette construction historique, la toute première de l’ancien hôpital. Cela produit un jeu de volumes séparés par des « failles ». Une manière aussi de créer des échappées visuelles vers le quartier depuis la cour.

Comment avez-vous interprété l’exigence d’utilisation de matériaux biosourcés ?
L’îlot se compose d’une façade en pierre porteuse, une enveloppe extérieure minérale qui renferme et protège une structure en bois massif, partiellement visible à l’intérieur des logements. Cette structure présentait un défi technique particulier, des planchers plus épais que dans la construction en béton armé. Il a donc fallu trouver des solutions pour réduire leur épaisseur au minimum, car en superposant, avec de tels planchers, tous les niveaux du bâtiment, celui-ci risquait de dépasser le plafond des hauteurs autorisé à Paris !

La façade est en pierre calcaire, du même type que les pierres parisiennes, un matériau noble. Ses coûts sont compensés par la simplicité et la sobriété de l’architecture. Les fenêtres, par exemple, présentent presque toutes la même dimension. Le dessin, simple et régulier, s’inspire ouvertement des architectures de Fernand Pouillon, à Paris, Marseille, Aix-en-Provence… Toute l’équipe de projet partageait cette envie de voir ce que cette approche, empreinte de sobriété, donnerait dans le Paris du XXIe siècle. Lire « Inspirations Pouillon »

Quel type de logements avez-vous conçus ?
Le projet répond aux exigences du Plan Local de l’Habitat (PLH) de Paris, en créant beaucoup de grands appartements, des T4 et des T3. Pour optimiser l’espace dont nous disposions, nous avons supprimé les couloirs dans bien des logements : des chambres s’ouvrent alors directement sur le séjour. Enfin, la quasi-totalité des grands appartements bénéficie d’une loggia, c’est-à-dire, d’un espace extérieur couvert, créé dans l’épaisseur de la façade.


© Kuehn Malvezzi, Nicolas Dorval-Bory, Plan Comun

 

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La Cité Napoléon



© Audrey Félix


Monument historique depuis 2003, la Cité Napoléon est la première cité ouvrière de la capitale. Elle a été construite dans le neuvième arrondissement, entre 1849 et 1852, à l’initiative de Louis-Napoléon Bonaparte. Admirateur des politiques anglaises de logement pour les classes ouvrières, celui-ci souhaitait réaliser des résidences pour les travailleurs dans chaque quartier de Paris.

La conception de la cité, confiée à l’architecte Marie-Gabriel Veugny, reflète les idées de Charles Fourier, l’inventeur du phalanstère. Le terme désigne un « hôtel coopératif » offrant aux quelque quatre cents familles hébergées une grande diversité de services et espaces partagés : grandes galeries facilitant les rencontres par tous les temps, opéra, ateliers collectifs, salles publiques, cour d'honneur de six cents par trois cents mètres, cour d'hiver et des jardins…
Plus modestement, la Cité Napoléon déploie quatre bâtiments autour d’un espace vert collectif. Le plus original d’entre eux – celui auquel se réfèrent les concepteurs du projet Petit – se compose de deux immeubles distincts, reliés par de larges passerelles et escaliers. Abrités et éclairés naturellement par une verrière, ces espaces collectifs de distribution favorisent les interactions entre habitants. Ces derniers se les sont aujourd’hui appropriés, dans une certaine mesure, en les agrémentant de plantes en pots. La Cité Napoléon est visitable tous les ans, en septembre, à l’occasion des journées du Patrimoine. (Retour à l'entretien)

 

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Inspirations Pouillon


© Ed Tyler


Méconnu du public, Fernand Pouillon reste un architecte majeur de l’immédiat après-guerre, au parcours et aux choix atypiques qui lui ont longtemps valus d’être contesté par une partie de la profession. Ce qui en fait un inspirateur des concepteurs d’aujourd’hui c’est notamment une sensibilité au contexte, à l’environnement, aux matériaux naturels, à la société… qu’on qualifierait maintenant de « durable ».

Ce précurseur en la matière s’est opposé sur ces questions, parmi bien d’autres, à ses contemporains : « les chapelles d'architecture modernes me l'ont toujours reproché : être de son temps, c'est construire en béton et en acier, sinon on n'est pas dans le coup » rappelait-il dans Mémoires d’un architecte[1]. Lui, grand admirateur de l’architecture cistercienne[2], utilisait avec bonheur, à la même époque, la pierre, le bois, la terre, le fer forgé…

Très jeune, et avant même d’être diplômé[3], il avait développé précocement une culture de la construction au contact des entreprises et des chantiers. C’est elle qui lui a inculqué ce goût de la frugalité dont témoignent dans le Midi des opérations de logement comme la reconstruction du Vieux-Port de Marseille, la Tourette, ou les « 200 logements » à Aix-en-Provence (200 logements en 200 jours pour 200 millions de francs de l’époque). En région parisienne, promoteur et architecte à la fois, il sera très actif, durant les années cinquante, dans le logement social : Meudon-la-Forêt, Pantin, Montrouge et Boulogne Billancourt.

Là, l’opération du Point du jour, pour laquelle il est accusé d’abus de bien sociaux et condamné à la prison en 1963 après une évasion et une cavale rocambolesques, met fin à sa carrière en France. Libéré mais radié de l’Ordre national des architectes, Fernand Pouillon connaitra une deuxième vie professionnelle en Algérie, où pendant presque vingt ans, il signera de très nombreuses œuvres. Des cités d’habitation des années 80, comme déjà dans les années 50, des complexes balnéaires et hôteliers — moins rationalistes et plus pittoresques — des cités universitaires, bureaux de postes, bibliothèques…

Fernand Pouillon ne reviendra en France qu’en 1984 pour y mourir deux ans plus tard. L’amnistie et la reconnaissance officielle auront été tardives. Quarante ans après, son héritage intellectuel et son œuvre connaissent une nouvelle jeunesse. (Retour à l'entretien)



[1] En 1968 aux éditions du Seuil.  
[2] En 1964, il publie au Seuil, Les Pierres sauvages, un roman, journal apocryphe d’un moine bâtisseur de l’abbaye du Thoronet. 
[3] Avant 1940, le diplôme d’architecte n’était pas obligatoire pour exercer cette activité et construire.  

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